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Le dessin et l'idée

dimanche 22 février 2015

Je vole le titre de cet article à Martine Vasselin1, je n'ai pas trouvé mieux pour exprimer ce qui rend l'art de la renaissance italienne si différent, si particulier, et qui explique pourquoi cet art continue de fasciner les foules encore aujourd'hui, et ce, plus que jamais.

Nous avons eu cette année, à Paris, deux magnifiques expositions, "Les Borgia et leur temps" au musée Maillol, et "Le Pérugin, maître de Raphaël" au musée Jaquemart André. Je suis allé les voir chacune des deux, deux fois. Quelques mois plus tôt, j'étais à Florence, et le nombre de touristes, venant souvent de l'autre bout du monde et faisant la queue pendant des heures devant la galerie des offices m'a impressionné. Quelques mois plus tôt encore, j'étais au Louvre, devant les Ghirlandaio, les Botticelli, les Léonard de Vinci, et là encore, le défilé cosmopolite devant la Joconde donne à penser.
On peut ajouter comme preuve supplémentaire de cet engouement, la diffusion en 2011, de pas moins de deux séries télévisées sur les Borgia produites simultanément par les canadiens et les européens
Je suis moi même en admiration devant le travail de ces maîtres, et j'essaie de comprendre en reproduisant le travail des artistes de la renaissance où en m'en inspirant, d'où vient cette fascination. Cet article est un point sur cette démarche, un exposé de certaines clés... Je me dis souvent, on ne dessine plus comme ça, on a perdu quelque chose, mais quoi ?


Exemple en action : J'ai repris une photo de Giulia Farnese tiré de la série "the Borgias", et même si je trouve ce dessin réussi, il manque ce "quelque chose". Ça peut à la limite faire 18 ème siècle, mais pas renaissance. J'ai donc refait de mémoire un dessin s'inspirant de l'étude de Léonard de Vinci pour la madone au fuseau, et c'était déjà plus dans l'esprit renaissance (deuxième dessin). Enfin, j'ai refait une copie de l'étude de Léonard de Vinci, en l'adaptant, en changeant ce que je n'aimais pas.
Ce qui est amusant, c'est que je m'aperçois que mes visages sont plus proches de Raphaël que de Léonard, et que pour les corps, je ne peux échapper à l'influence de Michel-Ange.
Mais finalement, je fais ce que faisais les artistes de cette époque qui travaillaient ensemble dans les Bottega : Copier les maîtres, s'en inspirer, garder de chacun ce qui nous plaît et, de ce fait, forger son goût et construire sa griffe personnelle.

Plus je m'intéresse aux dessins de la renaissance italienne, plus je m'aperçois que l'art de cette époque est indissociable de son histoire. J'y ai d'abord été sensibilisé par l'exposition du musée Maillol sur Les Borgia que j'ai visitée deux fois. Puis plus encore en rédigeant un long article sur l'exposition, tout en visionnant les deux séries télévisées qui sont sorties la même années sur Les Borgia et qui sont truffées d'erreurs historiques.
Dans cette démarche personnelle, il y avait d'abord la volonté de comprendre dans quel contexte les artistes ont créé leurs œuvres. En particulier, j'ai essayé de dresser la liste des lieux où les artistes les plus connus que sont Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël ont travaillé, et de comprendre ce qui a motivé leurs déplacements quand ils ont migré d'une ville à l'autre ou ont parfois même changé de pays, et par dessus tout ce qui guidait leur travail. Après de nombreuses recherches sur le sujet et une certaine période de maturation, j'ai une idée assez précise de ce qui rend les productions du Quattrocento et du début du Cinquecento aussi fascinantes

Etude de nu "à la manière de" Michel-Ange
Travail en cours


D'après Raphaël, étude pour une tête de Muse


Si on résume ce qui s'est passé à cette époque et qui a conduit à la création de ce nombre incalculable de chefs d'oeuvre qui nous fascinent encore aujourd'hui, voilà ce qu'on peut dire :

Au XIV éme siécle l'Italie devient une grande puissance économique grâce au commerce et au début de la mise en place d'institutions financières. Parallèlement, les premiers humanistes Pétrarque, Bocace rendent à nouveau populaire les idées des philosophes de l'antiquité dont Platon. Mais cette période est aussi marquée par des catastrophes naturelles (glaciation avec réduction de la production agricole, épidémies de peste) et des guerres incessantes et meurtrières.
Cet essor suivi tout de suite après par un effondrenment va conduire, le siècle suivant, grâce à la volonté de grands mécènes, à la diffusion et l'acceptation des idées humanistes et néoplatoniciennes d'une part, et, d'autre part, à l'augmentation de dépenses en culture et en art (cf. la section concernée dans l'article wikipédia sur la renaissance itaienne).
C'est la conjonction entre les idées humanistes et néoplatoniciennes d'une part et la forte demande en productions artistiques d'autre part qui font du quattrocento une époque qui va produire ces oeuvres qui fascinent encore les foules à notre époque. Pourquoi ?

  • Parce que l'art va être mis pour la première fois, en occident au service d'une nouvelle représentation du monde qui caractérise encore l'époque d'aujourd'hui. Cette nouvelle représentation du monde est celle de la pensée humaniste : l'homme est dorénavant perçu dans l'univers, en tant que figure centrale, en lieu et place de la Divinité (Sainte Trinité, religion et gloire de Dieu).

    Quant aux idées néoplatoniciennes elles mettent en avant les concepts du beau et du sublime. La grosse machinerie artistique en marche en Italie à la renaissance, (car c'est une industrie), mécènes et ateliers (bottega) va se focaliser sur cette mission :
    Faire en sorte que la production artistique éveille chez le spectateur des sentiments, des émotions liés au concept de beauté, à l'idée du sublime. Tout ceci en mettant en avant, parallèlement, la représentation de l'être humain comme centre de l'univers. Une nouvelle conception de l'art venait de naître. On peut même dire que l'art, tel que nous le connaissons aujourd'hui, venait de renaître, puisqu'avec cette redécouverte du concept de beauté (mis entre parenthèses depuis l'antiquité) venait de renaître l'esthétique.

    A ce titre les deux représentants majeurs de cette nouvelle conception de l'art sont Léonard de Vinci et Michel-Ange qui ont tous les deux débutés leur carrière dans la Florence des Médicis et qui étaient tous deux néoplatoniciens mettant le dessin au service de l'idée au sens de Platon. L'idée du beau, l'idée du sublime. Ce sont certainement les artistes les plus conceptuels de l'époque, les plus intellectuels aussi.

    D'autres artistes comme Botticelli quoique moins conceptuels dans leur démarche sont concernés aussi. Chez Botticelli le néoplatonisme est sensible dans les références allégoriques et l'apparition de thèmes profanes aux dépends du sacré. Ceci est aussi une des caractéristiques de Michel-Ange.

  • Parce que la compétition entre les artistes va leur permettre de se surpasser tout en collaborant et en se copiant. Comment faire une oeuvre encore plus belle et plus sublime que celle de son concurrent, comment être remarqué d'un mécène plus important et se voir confier une commande ?
    Ces artistes de l'époque qu'on admire aujourd'hui dans les musées étaient aussi des monstres de travail. Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël ne se sont jamais mariés et n'ont jamais eu d'enfants. L'art a été pour eux un sacerdoce.

    Il faut aussi dans ce cadre, féliciter les mécènes et les prescripteurs de l'époque, qui par leur goût, ont permis de donner aux plus talentueux et aux plus travailleurs les commandes qui ont produit les chefs d'oeuvre que l'ont admire aujourd'hui : Cosme l'ancien, Laurent le Magnifique, le pape Sixte IV, Ludovic Sforza, le pape Jules II, le pape Léon X, les corporations de la république de Florence.


Voilà donc d'où vient la fascination qu'exercent ces œuvres sur les foules. Les artistes de l'époque ont rivalisé entre eux et se sont dépassés pour produire des œuvres qui se distinguent par la mise en avant de ce qu'il y a de plus remarquable chez l'humain : la beauté et le sublime. Il y avait dans cette recherche de la matérialisation des idées platonicienne du beau et du sublime une portée universelle, telle que, n'importe qui, qu'elle que soit sa culture, son âge, sa condition ne pouvait qu'être profondément touché et ému au contact de l'oeuvre. Au regard de la popularité de ces œuvres 5 siècles plus tard, force est de constater qu'ils y ont réussi !
Jamais, hormis à cette époque du Quattrocento en Italie, pendant cette parenthèse enchantée de l'histoire de l'humanité, l'homme n'aura autant idéalisé l'homme. Cet idéal perdu et jamais retrouvé reste gravé dans ces œuvres comme un témoignage qui nous pousse sans relâche vers les musées et les expositions.

Et après ?

Ensuite, au début du XVI ème siècle, l'art occidental va perdre cette pureté originelle et commencer à dévier vers la recherche d'une certaine forme de beauté mais qui n'est plus basée sur l'harmonie de la nature et sa représentation. C'est le courant maniériste.
Selon wikipédia, le terme « maniérisme » vient de l'italien manierismo (de l'expression bella maniera), dans le sens de la touche caractéristique d'un peintre en opposition avec la règle d'imitation de la nature. Selon Larousse, le terme manierismo n'existe pas au XVIème siècle, et apparaît pour la première fois chez l'historien Luigi Lanzi (1792).

Daniel Arasse fait la distinction chez Vasari entre la "bella maniera" qui caractérise l'excellence classique, en particulier celle de Raphaël et de Michel-Ange dans le sens où l'artiste produit des œuvres égales en beauté, en harmonie et en virtuosité à celles de l'antiquité, et "L'arte della maniera" qui caractérise la maîtrise du style, le fait qu'un artiste puisse se distinguer par un style particulier. Une façon de dessiner ou de peindre qui, non seulement, est admirable, mais qui de plus, rend les œuvres de l'artiste reconnaissables. Sa patte, sa touche personnelle.
Le maniérisme de ce fait, selon Daniel Arasse, est à rattacher chez Vasari à "l'arte della maniera" et non à la "bella maniera"...

Dans les faits, avec le maniérisme, la beauté va être circonscrite à l'oeuvre elle même, le lien avec la beauté du modèle, la beauté intrinsèque de la réalité va être rompu. La pratique artistique et les œuvres vont perdre cette transcendance. Transcendance du quattrocento où la beauté de l'oeuvre est censée dépasser l'oeuvre et faire référence à une beauté qui est en dehors de l'oeuvre, et qui donc la transcende. Transcendance qui fonde la pratique artistique sur la matérialisation dans l'oeuvre du concept de sublime qui dépasse l'art lui-même.
On date ce courant de 1520 (mort de Raphaël) ou de 1530. c'est une réaction amorcée par la période de trouble correspondant au début du XVIème siècle et en particulier le sac de Rome de 1527 qui ébranla l'idéal humaniste de la Renaissance. Ce moment où l'homme perdit l'idéal qu'il avait de lui même. Il y a dans le courant maniériste une désillusion et de ce fait une réaction face à l'harmonie de la peinture de la première renaissance. Comme si les artistes avaient décidé de se détourner de l'harmonie parce qu'elle n'était pas (ou plus) de ce monde, ou peut être, ce qui est un peu la même chose, parce que jugée trop naïve.

J'avais déjà fait une copie de l'étude de Raphaël précédemment. Je la remets dans cet article.

Au regard de la dernière que j'ai faite, cette première étude est résolument maniériste. Il y a beaucoup d'artifices pour faire "joli".

La dernière étude est plus simple, mais l'intensité du regard, sa ferveur, la pureté qui émane du personnage est plus dans l'esprit du Quattrocento.

Deux dessins valent mieux qu'un long discours. Je crois que la différence entre les deux dessins illustre parfaitement la différence entre le style originel du Quattrocento et sa dérive en courant maniériste.


Nous avons évoqué précédemment, et tout au long de l'article, l'engouement du public pour l'art de la renaissance. Mais ce n'est pas tout.
Il se trouve que les artistes eux-mêmes, et souvent les anglais ou les américains, commencent à étudier sérieusement l'art du Quattrocento et que je vois s'amorcer un retour aux sources dont je me sens solidaire. J'ai souvent parlé de Robert Liberace, de Theresa Oaxaca, mais on peut aussi citer Shane Wolf et il y a aussi cette artiste anglaise que j'aime beaucoup Natalie Papamichael. Ces artistes ont souvent passé plusieurs mois ou années à Florence au contact des œuvres anciennes et les influences du Quattrocento et du Cinquecento sont perceptibles dans leur travail...

Cependant, malgré leur talent incontestable, malgré leur technique prodigieuse, je trouve qu'il manque à ces artistes un petit quelque chose pour nous donner le frisson que nous donne certaines œuvres de la renaissance. Les œuvres de ces artistes contemporains sont souvent froides, non seulement du point de vue des couleurs, mais de l'atmosphère aussi. Trop techniques, il leur manque ce petit supplément d'âme, ce supplément de grâce présent dans l'art du Quattrocento. Peut être que ces néo-figuratifs anglais et américains ne le cherchent tout simplement pas et dédient leur art à la recherche exclusive de la Bella Manirera.

J'essaie pour ma part d'aller plus loin et de retrouver ce charme perdu depuis le 15 ème siècle...

Notes :
1 - Michel-Ange, Le dessin et l'idée, Encyclopaedia Universalis - Martine Vasselin, ancienne élève de l'École normale supérieure de Sèvres, maître de conférences en histoire de l'art des Temps modernes à l'université de Provence.